Aube (10), Ariège (09) et Vosges (88): ces « moulins hydroélectriques » qui réinventent la roue

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Le 16 avril dernier, des citoyens ont été invités à venir observer l’avancement des travaux de réhabilitation du site d’un ancien moulin, le Moulin de Courteron, sur la commune éponyme dans l’Aube. Non pas qu’ils vouent forcément une passion démesurée pour cet ancien patrimoine architectural mais parce qu’ils ont investi, via un site de crowdfunding, dans un projet de micro-centrale hydroélectrique sur la Seine. Depuis 2011, un investisseur privé, Bruno Havet, de la « Compagnie comtoise des eaux vives », n’en démord pas: le moulin de Courteron, qui permit à la commune de 110 habitants (recensement 2013) de figurer parmi les premières de l’Aube et de France à recevoir la fée électricité en 1868, peut renouer avec son prestigieux passé. Si l’huilerie a été déconstruite, c’est la production d’énergie verte qui est visée… D’études en aménagements et autorisations diverses, le projet de centrale a connu un paroxysme depuis le début 2016 et la mise en service est prévue pour l’été. Les 3 turbines à vis et la génératrice qui transformeront le mouvement mécanique de rotation par l’eau en électricité sont fin prêtes et, au démarrage, pourront alimenter 200 foyers de la commune et des environs (via le réseau national). 610 000 kWh/an seront produits, sachant que la consommation moyenne par foyer est de 3000 kWh/an.

La Compagnie comtoise des Eaux vives a reçu le soutien financier de l’ADEME et de l’ex-Conseil régional Champagne-Ardennes pour financer les études de faisabilité, contracté un prêt à long terme auprès du Crédit coopératif et fait appel au financement participatif des citoyens (via le site www.lumo.fr), pour réunir les crédits de ce projet à 966 000 euros. Les co-investisseurs citoyens ont été appelés à financer un ticket de 140 000 euros, soit 18% du budget total, mi-janvier et durant un mois et demi. Via Lumo, ils avaient la possibilité de contracter des obligations de 25 euros unitaires. Chaque année durant 15 ans, ils se verront reverser une annuité fixe sur les intérêts ainsi qu’une part du capital, progressivement remboursé. Le rendement devrait tourner autour de 4% de leur investissement. A ce jeu-là, plus de 200 personnes (nombreuses issues de la Région parisienne) se sont engagées dans la démarche, avec un investissement moyen de 800 euros. Selon Bruno Havet, « cela leur permet de donner du sens à leur épargne, de comprendre d’où vient l’énergie au lieu de placer leur argent sur un Livret A et, surtout, cela permet de remplacer les banques qui montrent très peu d’appétit pour ce genre de projets de long terme ». « Le CAC 40 ne m’intéresse pas du tout » confirmait un jeune crowdfunder, le 16 avril, devant les caméras de France 3 Champagne-Ardennes.

Avec cette nouvelle infrastructure, le moulin de Courteron ne stockera pas d’eau et son activité dépendra du débit de la Seine. La micro-centrale hydroélectrique, dite « au fil de l’eau », s’inscrit sur le déversoir déjà existant de l’ancien moulin. Cet argument fait partie d’un ensemble d’atouts que Bruno Havet a mis en avant pour convaincre ses partenaires depuis 2011 de l’intérêt de l’hydroélectricité en général et de la micro-hydroélectricité en particulier.  L’investisseur privé sait qu’EDF, elle-même, dispose à elle seule de plus de 550 barrages hydrauliques, dans son mix énergétique, un peu partout sur le territoire français. Là, il ne s’agit pas de retenir d’eau. Sur le site internet détaillé du projet (www.moulindecourteron.fr), il est fait référence à un rapport officiel datant de mars 2006 qui détaille les intérêts: « une énergie renouvelable, pas d’émission de gaz à effet de serre ni d’autre gaz polluant, un développement qui repose largement sur des infrastructures déjà installées, une source d’énergie nationale qui utilise des équipements français ou européens et améliore la balance commerciale du pays » et un moyen déguisé de faire du stockage d’électricité (l’eau est toujours disponible) en contribuant à la stabilité du système électrique… D’autant que la consommation locale, à partir du réseau, évite les effets de déperdition du transport de l’électricité (effet joule).

A partir d’une « tradition pionnière », les investisseurs de Courteron ont ainsi le sentiment de « participer à la transition énergétique du pays ». La dimension écologique est sans doute le point fort de cette aventure avant tout économique. Par exemple, la société annonce que le site permettra d’éviter de rejeter 60 000 kg de CO2 par an. Ce n’est pas tout: le projet a été conçu avec un maximum de précautions vis-à-vis du milieu. Des passes à poissons à bassins successifs ont été construites à côté de l’installation, afin de leur permettre de franchir le déversoir. Et, avant les travaux, des sondages et des études ont été réalisés dans la Seine pour vérifier qu’il n’y avait pas présence de deux espèces de mollusques protégées (la mulette épaisse et la mulette noire), qui affectionnent habituellement les cours d’eau de l’Aube.

Cet engouement pour les bienfaits de la « croissance verte », comme l’appelle Ségolène Royal, la ministre de l’écologie, se vérifie encore un peu plus dans l’Aube. Deux autres projets de micro-centrales hydroélectriques sont en cours dans le département. Et cette approche citoyenne, entre production d’énergie durable, responsabilité écologique, réhabilitation du patrimoine et performance économique, séduit bien au-delà de la Champagne-Ardennes. Dans l’Ariège (09), un million d’euros ont été collectés, en novembre et décembre 2015, via le site de financement participatif « Bulb in town », par la société CEM, une holding familiale de 80 personnes déjà propriétaire de 15 centrales hydroélectriques. Son projet, qui est celui qui a réuni le plus de fonds par crowdfinding en 2015, consiste en la réhabilitation du moulin de Mourlasse, à Lacourt. Les travaux devraient commencer en 2016 et les 46 donateurs pourront espérer un rendement annuel de 7% de leur participation, une fois que l’énergie sera produite et vendue à EDF. En 2014, le premier projet participatif de micro-centrale avait vu le jour, sur le même modèle, à Raon-l’Etape, dans les Vosges (88). « Energie partagée » proposait aux citoyens d’investir à hauteur de 6% du budget total pour rénover une centrale démantelée depuis 15 ans sur la Meurthe. L’entreprise Ericsol porte le projet « HydroRaon » de réhabilitation de toutes les centrales hydrauliques à l’abandon dans le département des Vosges…

« Croissance verte », « transition énergétique », « énergies renouvelables et durables »: l’écolo-nomie semble promise à un bel avenir partout en France, et si le photovoltaïque ou l’éolien disposaient depuis plus longtemps d’exemples de projets financés par le crowdfunding, l’hydroélectricité n’est désormais plus en reste. C’est sans doute là l’effet de la loi sur la transition énergétique de 2015, dont l’article 111 prévoit de « faciliter les prises de participation des collectivités et des citoyens dans des projets d’énergies renouvelables, notamment pour en favoriser l’acceptabilité locale ».

Emmanuel Coulombeix (sources: www.moulindecourteron.fr, France 3 Champagne-Ardennes et La France agricole)

En image de une, la photo de l’ancien moulin de Courteron et, ci-dessous, l’avancement de la nouvelle installation début 2016…

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About the Author

E.C.
Journaliste dans un hebdomadaire agricole et rural en Bourgogne, Emmanuel Coulombeix est passé par de multiples rédactions du même type, depuis 1991, en Poitou-Charentes, Bretagne, Pays de la Loire et Paris. Diplômé de l'IPJ Paris et du CFPJ, il a exercé ses talents dans différents types de presse et de supports.

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